Focus

Cachés sous la vase ou suspendus aux racines de palétuviers, ils sont les habitants modestes de la zone côtière, là où la terre et la mer se rencontrent, dans ce no man’s land qu’on appelle zone intertidale et qui tient des deux à la fois, plutôt marin quand la marée monte, terrestre quand elle descend. Malgré leur discrétion, les coquillages y tiennent un rôle principal. Lorsque la mer les recouvre ils s’alimentent en filtrant les particules de matière organique en suspension dans l’eau : les huîtres sont ainsi capables de filtrer 5 litres d’eau à l’heure, contribuant ainsi à rendre l’eau plus propre et transparente. Lorsque la mer se retire, ils se referment de façon hermétique en attendant la prochaine marée.

C’est alors que les femmes entrent en action, égayant la vasière de leurs habits colorés et de leurs bavardages. Arches, huîtres, cymbium ou mélongènes, elles vont prélever leur dîme pour nourrir leur famille. Non seulement ces petits animaux ont un goût délicieux mais ils ont aussi une valeur nutritive élevée, plus élevée que celle de n’importe quel poisson.. Et s’ils ne nourrissent pas directement la famille, ils font l’objet d’un commerce lucratif. Même une fois consommés ils continuent de se rendre utiles en offrant leurs coquilles aux bâtisseurs de maisons, aux fabricants de chaux, aux vendeurs de souvenirs pour touristes ou encore sous forme de colliers et autres bijoux. Les quantités de coquilles sont telles qu’elles permettent de gagner des espaces sur la mer par poldérisation ou d’ensevelir les corps comme on peut le voir dans le delta du Saloum.

Utiles, trop utiles, et donc très convoités, les populations de coquillages sont malmenées. Ils résistent difficilement à une exploitation commerciale excessive, que ce soit par les bateaux de pêche qui draguent les fonds marins (et les détruisent peu à peu) ou par les femmes qui les ramassent à la main. Certaines espèces tendent à disparaitre, d’autres voient leur taille diminuer. Pour être plus efficaces dans leur collecte, les femmes coupent parfois les racines aériennes de palétuviers pour ramener d’une seule fois des grappes entières d’huîtres, affaiblissant ainsi le support vital du coquillage. Les eaux usées ou les rejets industriels rejetées par les agglomérations humaines polluent la mer au point d’intoxiquer les coquillages qui intoxiquent à leur tour les consommateurs. En s’amenuisant, les populations de coquillages ne jouent plus aussi bien leur rôle de filtreurs et de nettoyeurs de la mer, affaiblissant du même coup la vitalité de l’environnement marin.

Plusieurs partenaires du PRCM ont réagi face à cette situation, en développant des initiatives telles que « Femmes et coquillages », BIOCOS, UROK ou en organisant des visites d’échange, des études ou des expertises. Face à une proposition de dragage industriel par des bateaux hollandais dans les eaux mauritaniennes une expertise et une concertation ont été organisées pour proposer une approche de précaution finalement adoptée. Par rapport aux risques de surexploitation dans le delta du Saloum, une approche de recherche/action avec les femmes et des scientifiques a permis de préconiser des alternatives basées sur la mise en jachère cyclique de parties de vasières ou leur réensemencement par des coquillages prélevés ailleurs.

Les systèmes de gestion traditionnels qui préconisent un repos biologique (arrêt de la collecte) en saison des pluies ont été ranimés. Des visites d’échange ont permis la diffusion des savoir-faire des femmes sénégalaises en matière d’élevage d’huîtres sur filières de coquilles. Une méthode de suivi des populations de coquillages a été mise en place avec et par les femmes dans plusieurs pays pour mieux comprendre les facteurs qui influent sur leurs quantités. Des mécanismes de gestion participative sont allés parfois jusqu’à décider du principe de non-commercialisation des coquillages, notamment dans l’archipel des Bijagós où ils constituent un pilier de la sécurité alimentaire et une composante cruciale dans le déroulement de cérémonies traditionnelles. Des vasières ont été repeuplées de palétuviers dans plusieurs pays avec effet de revitaliser l’environnement qui constitue à la fois le support et la matière nutritive des coquillages. Des actions d’éducation environnementale ont été conçues sur le plan pédagogique puis engagées sur le terrain dans le cadre de plusieurs projets.

Toutes ces actions en faveur des coquillages concourent à maintenir la bonne santé du littoral au bénéfice des communautés, ce qui constitue in fine l’objectif central du PRCM. Une chose est sûre cependant : où que l’on aille on est frappés par l’affinité des femmes avec cette zone côtière. Elles ont depuis la nuit des temps développé des liens d’intimité particuliers avec cet espace intermédiaire régi par le jeu des marées et l’influence de la lune. Les femmes sont de ce fait les gardiennes de la biodiversité le long du littoral.

Avec la diminution des ressources en pétrole le prix du baril est à la hausse. Les gisements qui semblaient autrefois trop pauvres ou complexes à exploiter attirent les convoitises des compagnies. La carte des blocs offshore qui leur sont attribués au large de l’Afrique de l’Ouest montre que tous les pays sont potentiellement concernés. Il est légitime pour les Etats de considérer l’importance économique de cette ressource. Mais les accidents, et tous les forages connaissent des accidents petits ou grands, doivent inciter à la prudence. D’autant que les pays de la région ont, plus que tout autre, besoin d’un environnement marin en bonne santé pour protéger leurs intérêts dans les domaines de la pêche, du tourisme et de la sécurité alimentaire.

Les risques liés à l’industrie pétrolière offshore sont permanents depuis la phase de prospection jusqu’à la fermeture des puits. Les campagnes sismiques destinées à explorer les potentiels utilisent des canons à air comprimé qui tuent les larves de poissons et déroutent les baleines. Les forages utilisent nombre de produits chimiques qui intoxiquent l’environnement et peuvent provoquer des déversements accidentels. Le chargement du pétrole sur les plateformes de production puis son transport présentent aussi des dangers, surtout lorsque les navires sont des pétroliers à simple coque.
Les pétroliers ont coutume de dire que « là où il y a des crevettes, il y a du pétrole ». Mais là où il y a des crevettes il y a aussi souvent des herbiers marins, des mangroves et des vasières qui sont hyper vulnérables aux pollutions pétrolières. La valeur socio-économique de la pêche et la sensibilité écologique des littoraux créent un contexte exceptionnellement exigeant pour toutes les entreprises pétrolières ou gazières, ainsi que pour leurs partenaires locaux et mondiaux.

Il faut aussi rappeler que ces enjeux sont à mettre en perspective dans un cadre sous-régional dans la mesure où les courants marins transportent les pollutions au-delà des frontières. Les études d’impact ont montré qu’un accident au large de la Mauritanie pourrait avoir des répercussions jusqu’à Dakar. Une étude sur des gisements situés à la frontière entre le Sénégal et la Guinée Bissau montre que les nappes de pollution pourraient s’étendre de la Gambie à l’archipel des Bijagós, les courants de marée favorisant leur intrusion loin à l’intérieur des estuaires.
Au-delà de ces risques, l’exploitation pétrolière génère souvent des conflits : entre les gouvernements et les compagnies autour de contrats et de revenus pétroliers, entre les gouvernements et leur population au sujet de la redistribution des revenus, vis-à-vis des groupes tribaux au sujet des droits territoriaux et des compensations liées à la pollution. Les compagnies agissant en Afrique profitent en général de la vulnérabilité des Etats pour négocier des contrats injustes et ne respectent pas toujours les bonnes pratiques surtout quand elles interviennent au large, loin des regards.

Comment les pays de la région peuvent se protéger par rapport à ces risques ? Parmi les nombreuses priorités notons le besoin de :
Créer des capacités techniques nationales capables d’assumer des fonctions d’interface entre compagnies pétrolières, services de l’Etat et société civile, tout en maîtrisant un secteur spécifique de l’activité (environnement, économie, géologie, sociologie, législation, etc.).
Bien sélectionner les opérateurs, selon des critères tels que leur adhésion aux standards internationaux relatifs aux bonnes pratiques et aux meilleures technologies, leur expérience et la possession de certificats d’assurance en relation avec les risques spécifiques offshore.
Délimiter les zones d’opération selon la sensibilité des milieux et leurs fonctions économiques (interdiction à l’intérieur des aires protégées existantes ou en cours de création).
Stimuler le fonctionnement d’une plateforme nationale de dialogue sur les activités pétrolières et gazières. Le Parlement, la Cour des comptes, les élus locaux ainsi que la société civile doivent être en mesure de participer aux décisions.
Ratifier les Conventions internationales pertinentes, notamment celles de L’Organisation Maritime Internationale et la Convention d’Abidjan.

Les partenaires du PRCM contribuent de façon importante à promouvoir les bonnes pratiques du secteur de plusieurs façons :
- Production d’information technique et vulgarisée (voir liste ci-dessous) en plusieurs langues
- Formations en ateliers organisées notamment par le WWF
- Conseil aux gouvernements, aux agences spécialisées et à la société civile.
- Groupe de Travail Industries Extractives et Pétrole (Gouvernement et société civile en Guinée Bissau)
- Conseil technique auprès de l’Agence AGC avec le WWF et Oxfam pour la réalisation d’une Evaluation Stratégique Environnementale relative aux forages offshore frontaliers Sénégal/Guinée Bissau
- Visite d’étude au Nigeria au profit de Parlementaires, journalistes et ONGs
- Panel d’experts indépendants en Mauritanie avec l’appui de l’UICN Mauritanie
- Contribution à la préparation d’un protocole additionnel sur le thème à la Convention d’Abidjan avec le soutien de l’IDDRI
- Cartes de sensibilité de la Mauritanie et de la Guinée Bissau
- Création du Master International GAED sur la gestion des industries extractives avec le soutien technique des Universités de Nouakchott et de Saint Louis

Pages