Focus

Face aux incertitudes du futur on peut avoir des visions radicalement différentes : celle du verre à moitié vide et celle du verre à moitié plein. En ce qui concerne l’avenir de notre zone côtière, par exemple, on peut ne prendre en compte que les facteurs de risques :

  • Un développement basé sur une dépendance étroite aux ressources naturelles. Les besoins en la matière sont si élevés qu’on ne leur laisse que rarement le temps de se régénérer :les sols s’épuisent, les forêts disparaissent, la mer s’appauvrit. 
  • Depuis 50 ans la population de notre région a été multipliée par trois et continue de croitre selon un rythme considéré comme le plus élevé de la planète.
  • Les impacts du changement climatique provoquent déjà inondations, tempêtes, fuite des poissons vers le nord, invasions d’algues…

Si l’on adopte la vision du verre à moitié vide on part avec la certitude que la conjonction de ces trois facteurs nous conduit inéluctablement à la catastrophe. Par contre on peut aussi faire face aux défis du futur avec la détermination des braves et faire, comme dans les arts martiaux, des forces avec nos faiblesses :

  • Nos sociétés, composées à plus de 50% de jeunes de moins de 20 ans, sont dynamiques, créatives et recèlent en leur sein des capacités d’adaptation extraordinaires.
  • Il existe encore un ensemble de savoirs traditionnels sur l’environnement d’une grande richesse si l’on sait les reconnaitre et les utiliser pour gérer les ressources de la nature, et à condition de pouvoir les transmettre aux nouvelles générations.
  • Nous disposons de milieux naturels en relative bonne santé avec notre upwelling, nos mangroves, nos herbiers marins, nos vasières qui produisent encore des ressources avec générosité.
  • Nous pouvons profiter des erreurs de nos prédécesseurs occidentaux pour éviter les pièges, tout en utilisant les technologies modernes intelligentes comme le système VMS pour suivre les flottilles de pêche industrielle, la télédétection depuis le cerf-volant jusqu’au satellite en passant par les drones, l’application de la génétique à la conservation des espèces ou encore tous les nouveaux outils de communication.
  • Nos potentiels d’énergie solaire quasi illimités qui devraient nous permettre d’éviter les risques liés à l’utilisation de sources non renouvelables.
  • La reconnaissance par les pays riches de la très faible contribution de l’Afrique au changement climatique et, parallèlement, de sa plus grande vulnérabilité, une injustice insupportable qui devra être prise en compte dans les aides au développement et les transferts de technologie.

Ce qui manque encore, entre nous, c’est le sens de l’urgence car l’histoire s’accélère de façon vertigineuse ; c’est une énergie collective qui nous pousse à réagir ensemble en combinant nos forces individuelles autour d’une vision partagée, une vision qui ferait la part belle à nos raisons d’espérer. C’est dans cet esprit que les partenaires du PRCM ont organisé une réunion parallèle à la COP 22 sur le Climat, à Marrakech, qui a permis de mener une réflexion collective sur les facteurs de résilience de la zone côtière oust-africaine face au changement climatique et qui doit déboucher sur des propositions concrètes qui seront adressées aux Etats et aux bailleurs de fonds.

Sur les 8 espèces de tortues marines qui peuplent les mers du globe, 5 sont observées régulièrement dans les eaux oust-africaines, dont 2 seulement se reproduisent en grands nombres. Entre 2000 et 3000 femelles de tortues caouannes pondent dans l’archipel du Cap Vert, principalement sur l’île de Boa Vista. En Guinée-Bissau, dans l’archipel des Bijagós, ce sont entre 7000 et 35000 pontes de Tortues vertes qui sont enregistrées chaque année.

Des efforts importants sont engagés par les partenaires du PRCM, mais pourquoi tous ces efforts ?

D’abord parce qu’elles appartiennent à notre culture, à notre imaginaire collectif. Ce sont des animaux proprement fabuleux qui surgissent de la mer la nuit, se hissant péniblement en haut des plagespour aller pondre, avant de retourner dans le monde du silence, et parcourir des milliers de km à travers les océans. Les tortues marines sont présentes dans la cosmogonie des peuples vivant en bord de mer, symboles de fertilité, de puissance sexuelle (on utilise ainsi des pénis séchés en guise d’amulette)  ou présentant des vertus médicinales particulières comme leur graisse pour soigner les rhumatismes.

Elles constituent un patrimoine commun à notre région. Ainsi les Caouannes du Cap Vert, suivies par des balises satellites, migrent après la ponte au large des côtes, de la Mauritanie à la Guinée. Les tortues vertes des Bijagós se déplacent le long des côtes vers la Gambie, le Sénégal et la Mauritanie où elles se reconstituent en se nourrissant sur les herbiers marins du Banc d’Arguin. Traversant ainsi les mers de notre sous-région, leur conservation repose sur notre responsabilité collective.

Les tortues participent à la bonne santé de notre environnement marin. Plusieurs espèces se nourrissent d’algues et contribuent ainsi au contrôle de cette végétation qui peut devenir envahissante, une situation dont la fréquence semble augmenter avec le réchauffement des océans. D’autres ont une alimentation à base de méduses, dont les populations ont aussi tendance à proliférer probablement en raison de la diminution des poissons petits pélagiques qui, comme les méduses, se nourrissent de plancton.

Par la fascination qu’elles exercent chez l’homme, elles constituent des éléments précieux du développement de l’écotourisme. Les visiteurs sont capables de venir de loin pour assister au spectacle fabuleux de ces animaux sortis du fond des âges et surgir de la mer pour aller déposer leurs œufs en haut des plages.

Enfin, ces efforts de protection se justifient car toutes les espèces de tortues marines sont  vulnérables ou en danger d’extinction. Elles souffrent en effet de la prédation au stade juvénile par les poissons, les oiseaux, les crabes ou les varans, des captures de la pêche, de la pollution marineet en particulier des sacs en plastique qu’elles confondent avec des méduses et qui provoquent des occlusions intestinales, de l’érosion des plages ou des prélèvements de sable pour la construction, del’artificialisation du littoral en général. A ces causes s’ajoutent les effets du changement climatique : ainsi le sexe des jeunes à la naissance est déterminé par la température du sable, le réchauffement favorisant les femelles ; d’autre part, la montée du niveau marin réduit les surfaces de plages disponibles à la ponte. Toutes ces causes se conjuguent pour menacer les populations de tortues.

Les partenaires du PRCM s’investissent :

La grande majorité des aires marines protégées du RAMPAO sont investies dans la protection des tortues marines.

Plusieurs ONGs nationales comme le Village des Tortues au Sénégal ; Nature Mauritanie, ; Biosfera, Amigos do Calhau, FundaçãoTartaruga ou Natura 2000 au Cap Vert ; Guinée Ecologie en Guinée.

Les Institutions publiques (DPN au Sénégal, IBAP en Guinée-Bissau, INDP au Cap Vert, en charge de la biodiversité dans l’ensemble des pays du PRCM sont engagées à titres divers, en fonction de la vocation spécifique de leur zone côtière vis-à-vis des tortues marines.

Crédit Photo : PRCM/Hellio Van ingen

Faute de pouvoir s’attaquer directement aux causes du CC dont ils assument une part de responsabilité mineure, les habitants de la zone côtière ouest-africaine sont condamnés à développer leurs capacités d’adaptation vis-à-vis des impacts attendus. Les revues de littérature et les expériences des partenaires du PRCM nous fournissent les pistes principales en matière d’adaptation et de mitigation :

 La perception des risques est essentielle pour savoir à quoi s’adapter, comment s’adapter. D’où l’importance de l’éducation qui doit donner à l’individu les éléments d’interprétation nécessaires et, surtout, le convaincre qu’il a la possibilité d’influer sur son environnement et ses conditions de vie, qu’il peut développer des approches nouvelles, faire preuve de créativité. Une jeunesse éduquée sera capable de faire preuve de flexibilité, condition nécessaire pour s’adapter dans un monde en changement.

Les communautés locales ont des connaissances et des traditions d’adaptation accumulées avec le temps trop précieuses pour ne pas être intégrées dans les exercices de planification. Une participation équilibrée des genres s’avère aussi déterminante. Ces capacités d’adaptation sont dépendantes des aptitudes d’organisation sociale (associations, réseaux) et de facteurs externes tels que l’accès à l’électricité, à l’internet, à l’information et aux technologies. Le renforcement du capital social au sein des communautés est nécessaire pour encourager les individus à faire preuve de mobilité et de créativité : diversifier ses modes de pêche, développer une aquaculture respectueuse de l’environnement, devenir acteur à part entière de l’écotourisme. Les institutions elles-mêmes doivent accroitre leurs capacités d’adaptation en augmentant leurs compétences, leur transparence et leur flexibilité.

Afin de mieux maitriser les besoins d’adaptation par rapport aux changements observés, les dynamiques de développement ont intérêt à s’inscrire autant que possible au niveau local. En effet, comment maitriser des orientations impulsées par des intérêts extérieurs comme cela est le cas aujourd’hui dans les domaines de la pêche, du tourisme, des industries extractives, de l’énergie, des technologies de la communication, du commerce ? Promouvoir un développement endogène de l’agriculture (familiale et vivrière) de la pêche (artisanale) et du tourisme (écotourisme) apportera des bénéfices au niveau local tout en s’appuyant sur les savoirs des communautés ainsi mieux à même de maitriser les opportunités et besoins d’adaptation.

La conservation et la restauration des écosystèmes sont fondamentales pour l’atténuation et la mitigation des impacts du changement climatique. Le maintien en bonne santé d’habitats critiques tels que les zones humides, les mangroves ou les formations coralliennes contribue à protéger les côtes tout en offrant un ensemble de services essentiels : séquestration du carbone, recyclage des nutriments, dépuration, ressources halieutiques, biodiversité, activités de loisir.

Toutes ces mesures impliquent de réviser les modèles de développement (ici et là-bas) et supposent des moyens financiers. La coopération internationale est plus que jamais nécessaire. Elle constitue un devoir dans la mesure où les pays du nord sont les principaux responsables du changement climatique. Le besoin de justice climatique est en même temps un impératif global si l’on tient compte des conséquences possibles en termes de migration de réfugiés (en direction des littoraux et des pays du nord) ou de l’émergence des fondamentalismes.

Les partenaires du PRCM en action :

  • Restauration du bas delta du fleuve Sénégal via le Parc national du Diawling et la Réserve de biosphère transfrontalière du bas delta du fleuve Sénégal
  • Dynamique participative de protection du patrimoine paysager de l’archipel du Cap Vert (les 7 merveilles de Cabo Verde)
  • «Climat : la tête en l’air, les pieds sur terre »,  projet de sensibilisation au changement climatique basé sur une démarche de photographie participative aérienne et au sol, mis en œuvre par en Haut ! avec les jeunes de l’île de Maio, de Nouakchott et de Palmarin.
  • Restauration des zones de nurserie dans l’AMP de Joal-Fadiouth par la protection des herbiers marins et la création de récifs artificiels
  • Récupération des rizières et restauration des mangroves dans le Parc naturel des mangroves du rio Cacheu en relation avec la montée du niveau marin
  • Programme régional d’éducation environnementale (PREE) pour faire des jeunes ouest-africains des « citoyens du littoral »

Pour le secteur de la pêche : l’augmentation des températures de la mer entrainera le déplacement des espèces vers des eaux plus froides et donc un manque à gagner pour les pays tropicaux. La plus grande fréquence des tempêtes aura des conséquences sur les opportunités de sortie en mer, sur la sécurité, ainsi que sur les risques de destruction des embarcations ou d’inondation des villages de pêcheurs, comme cela a déjà pu être observé dans notre sous-région mais de façon encore exceptionnelle. Les ressources en coquillages, qui constituent un élément vital pour les communautés, seront affectées par l’augmentation des températures de surface de la mer, la montée du niveau marin et l’acidification de l’océan. Dans une analyse regroupant 132 pays, des chercheurs ont estimé que les 2/3 des pays les plus vulnérables vis-à-vis de ces risques se situent en Afrique. Des projections montrent que le secteur pourrait perdre 50% de ses emplois dans notre région d’ici à 2050 et une perte annuelle de 311 millions USD.

Tourisme : en tant qu’activité surtout présente en zone côtière, le tourisme sera directement affecté par l’évolution des paramètres climatiques (températures, pluies, force du vent), des paramètres aquatiques (températures de surface, espèces invasives telles que les algues ou les méduses) ou des risques côtiers (érosion, inondations). Les surfaces de plages disponibles seront réduites en raison de l’érosion et de la montée du niveau marin, induisant des impacts considérables sur cette industrie et les économies locales qui en dépendent. Des coûts additionnels seront à prévoir pour la protection des côtes et des infrastructures. Ces changements vont influer globalement sur l’attractivité des destinations et sur les préférences des touristes et vont exiger des stratégies adaptatives de la part des opérateurs.

Agriculture : Au fil des générations les paysans africains ont développé une agriculture à 98% pluviale. Maintenant que le changement climatique va augmenter la fréquence des sècheresses et des inondations il va devenir problématique de produire des aliments en quantité et qualité régulières. Si l’on projette cette situation dans les perspectives de croissance démographique il faudra cependant augmenter la production de près de 60% à l’horizon 2050. De plus, l’augmentation récente du prix des denrées alimentaires aggrave l’insécurité alimentaire et les risques de malnutrition notamment parmi les populations urbaines pauvres. 

Santé : le changement climatique aura des effets directs et indirects sur la santé humaine incluant les stress de chaleur, les incidences de certaines maladies telles que le paludisme ou la méningite, l’expansion géographique ou saisonnière de certaines bactéries, les répercussions liées à la faim et à la malnutrition ainsi que les maladies provoquées par la mauvaise qualité de l’eau potable. Le développement d’algues toxiques aura des effets sur la santé des écosystèmes affectant la productivité côtière, les zones de nurseries, la biodiversité et la santé humaine via la consommation de produits de la mer contaminés.

Infrastructures côtières et urbanisme : toutes les capitales et plusieurs grandes villes des 7 pays du PRCM se situent sur le littoral. Certaines comme Nouakchott, St Louis ou Banjul font déjà l’expérience des conséquences de l’érosion côtière et de la montée du niveau marin : inondations, pollution des nappes phréatiques, dégradation des habitations et des infrastructures avec des impacts particulièrement forts sur les populations plus vulnérables. Une étude consacrée à la ville de Nouakchott a évalué le coût économique des impacts potentiels du des risques d’inondations à près de sept milliards USD. Le rapport du GIEC cite l’exemple d’un évènement observé à Durban (Afrique du Sud) où un niveau élevé de la mer combiné à un cyclone a généré une houle de plus de 14 m qui a provoqué des dommages estimés à 100 millions de USD.

Il est important de noter que ces risques viennent s’ajouter aux difficultés déjà rencontrées dans ces différents secteurs tels que la surpêche et la pollution marine, les troubles politiques ou les risques d’épidémie qui impactent le tourisme. De ces quelques constats on retiendra que les populations les plus affectées par les impacts du CC sont celles qui sont déjà considérées comme les plus vulnérables vis-à-vis des besoins en développement. C’est ainsi que, dans le classement mondial des pays les plus vulnérables au CC la Guinée-Bissau et la Sierra Leone figurent aux 2° et 3° place respectivement : un défi qui doit mobiliser les partenaires du PRCM ! 

Allison, EH et al. (2009). Vulnerability of national economies to the impacts of climate change on fisheries. Fish and Fisheries, Blackwell Publishing Ltd.

Cheung, WWL et al. 2013. Signature of ocean warming in global fisheries catch. Nature 497

Gates, S (2013). These Countries Face The Biggest Threats From Climate Change. Huffington Post

Lam, VWY et al. (2012). Climate Change Impacts on Fisheries in West Africa: Implications for Economic, Food and Nutritional Security.  African Journal of Marine Science

Senhoury A (2014) Aménagements portuaires et urbanisation accelerée des côtes basses sableuses d’Afrique de l’Ouest dans un contexte de pejoration climatique, cas du littoral de Nouakchott (Mauritanie). Thèse d’Etat de l’Université de Dakar. April 29, 2014, 157 pp

Weatherdon, L. et al. (2015). The Oceans 2015 Initiative, Part II: An updated understanding of the observed and projected impacts of ocean warming and acidification on marine and coastal socioeconomic activities/sectors, Studies N°03/15, IDDRI.

 

Ce focus sur le changement climatique (CC) sera présenté en 3 épisodes

  1. Les prévisions des météorologues – les conséquences sur l’environnement littoral – les conséquences sur la biodiversité marine et côtière
  2. Les conséquences socio-économiques : pêche, agriculture, tourisme, infrastructures côtières et urbanisme, santé
  3. Les mesures d’adaptation et d’atténuation

 

Ce que les météorologues prévoient pour le futur en AO

L’amplitude du CC dépendra des mesures qui seront –ou non – prises pour réduire les émissions de gaz à effet de serre produites par les activités humaines, en particulier dans les pays du nord. Selon les modèles développés par les météorologues du GIEC, notre sous-région doit s’attendre aux changements suivants : une augmentation des températures qui atteindra entre 3°C et 6°C d’ici à la fin du siècle, voire plus tôt selon certains scenarios ; une diminution (de 20% à 35%) et une irrégularité des précipitations, avec possiblement un retard du début de la saison des pluies ; une augmentation des phénomènes météorologiques extrêmes (canicules, averses orageuses, vents violents) ; une élévation du niveau marin comprise entre 40cm et 80 cm qui pourra être localement amplifiée par l’importance de la marée, la force du vent ou des houles océaniques provoquées par les tempêtes au large. Si les prévisions sont relativement nettes pour les pays situés au nord de la Gambie, elles sont moins précises plus au sud en ce qui concerne températures et précipitations. Le Sahel et l’Afrique de l’ouest sont considérés dans leur ensemble comme des régions de forte sensibilité au CC.

Les conséquences sur l’environnement littoral

Il est encore difficile de prévoir toutes les conséquences du CC d’autant qu’elles vont se conjuguer avec les impacts actuels des activités humaines. On peut cependant retenir les aspects les plus importants à savoir : une salinisation des terres qui affectera l’agriculture et la qualité de l’eau potable sur le littoral ; une réduction du débit et le tarissement des fleuves, affectant la disponibilité en eau douce et les risques de conflits d’usage ; l’inondation de milieux littoraux : dans l’hypothèse d’une montée du niveau marin dépassant 1m le Saloum, l’estuaire de la Gambie, les villes de Nouakchott, de St Louis ou de Banjul et les infrastructures touristiques de bord de mer  seraient en grande partie submergés. Combinées avec des houles générées par les tempêtes, les inondations pourront provoquer des désastres. Sont également prévues une érosion côtière accélérée dont on peut déjà percevoir les impacts et une acidification des océans. Des incertitudes pèsent encore quant à l’évolution de l’upwelling du courant des canaries. La plupart des observations suggèrent un réchauffement depuis les années 80, induisant des changements dans la composition des espèces (favorable à la sardinelle ronde dans les eaux mauritaniennes par exemple). Des synergies entre la température de l’eau et l’acidification de l’océan pourront influencer nombre de processus biologiques.  

Conséquences sur la biodiversité marine et côtière

Le réchauffement des océans, déjà mesurable à 2000m de profondeur, entraine un déplacement des espèces tropicales vers des latitudes plus tempérées (vers le nord pour ce qui concerne notre région) ou vers des eaux plus profondes et plus froides. Certaines espèces pourront connaitre des difficultés pour faire cette migration si la connectivité entre leurs habitats de prédilection est insuffisante. Les espèces de grande taille, aptes à parcourir de grandes distances et ayant une reproduction pélagique (en pleine mer) éprouveront moins de difficultés. Si le niveau de population des espèces qui peuvent difficilement se déplacer vers le nord se voit trop réduit, à cause de la surpêche notamment, ils auront plus de mal à s’adapter génétiquement aux nouvelles conditions du milieu et pourraient disparaitre. Les oiseaux de mer se nourrissant en plongée (les Fous de Bassan ou les sternes par exemple) pourront éprouver plus de difficulté à se nourrir si les poissons se maintiennent plus en profondeur en raison de la température de l’eau. Le réchauffement du climat entrainera un déséquilibre des populations de tortues marines dont le sexe à la naissance est déterminé par la température du sable sur les plages de ponte (plus cette température est haute et plus la proportion de femelles est élevée). On assistera au développement d’espèces invasives impossibles à contrôler telles que les méduses ou les algues. On se souvient ainsi de la prolifération des algues observée en 2011 en Sierra Leone qui a provoqué une diminution de près de 40% des captures des pêcheurs artisans.

La montée du niveau marin affectera les milieux côtiers. Si la mangrove, en réaction à cette évolution, ne peut pas se déplacer progressivement vers l’amont faute d’espace disponible, ou empêchée par le développement d’infrastructures côtières, elle disparaitra. Cette disparition aura elle-même des conséquences négatives sur la reproduction des ressources halieutiques (poissons, crevettes, huîtres), sur la faune sauvage (oiseaux, lamantins), sur les capacités de stockage de carbone et sur la protection du littoral. Par contre il semble que les herbiers marins pourront profiter de la montée du niveau de la mer par extension des surfaces disponibles sur les vasières. La majeure partie des îlots sableux utilisés par les oiseaux marins pour se reproduire sera submergée, de même que les plages utilisées par les tortues marines pour pondre.

L’acidification des océans aura des conséquences négatives sur les organismes à structure calcaire tels que les coraux ou les coquillages, d’autant plus que ces espèces ne peuvent pas ou mal se déplacer pour chercher de meilleures conditions écologiques.

 

Qu’ils soient échassiers ou oiseaux marins ils sont pour la plupart de grands migrateurs qui partagent leur existence entre l’Afrique et l’Europe. Notre littoral, de la Mauritanie à la Sierra Leone en passant par le Cabo Verde, accueille une grande partie de ces voyageurs sans passeports.

Les échassiers migrateurs

Les petits échassiers peuplent nos rivages entre septembre et avril, se nourrissant à marée basse de vers, de crabes, de petits poissons ou de coquillages. Vers le mois de mars, ils se préparent à partir vers l’Europe et la Sibérie pour aller y faire leur nid. En vue de ce voyage de 6 à 8 000 km, ils passent un temps considérable à s’alimenter de jour comme de nuit pour accumuler près de la moitié du poids de leur corps en graisse, leur principal carburant. Certaines espèces rejoindront l’Europe en une seul étape, tandis que d’autres auront besoin de refaire le plein de carburant à plusieurs reprises au cours du voyage. Le record de distance d’une seule traite est détenu par une Barge rousse qui a ainsi parcouru 11 680 km en 8 jours d’affilée. Arrivés dans les contrées nordiques ils auront à peine deux mois pour se reproduire. A partir du mois d’aout, les nuits s’allongent, le froid fait son apparition et les proies dont ils se nourrissent se font rares. Ils repartent alors vers le sud pour le voyage inverse et nous les voyons arriver, généralement épuisés, vers le mois d’octobre.

Les oiseaux marins

Les pays du PRCM sont aussi très fréquentés par les oiseaux marins au cours de leur migration ou de leur reproduction. Certains, comme la sterne arctique, ne font que passer au cours d’un voyage de 80 000 km aller et retour entre l’arctique et l’antarctique, voyage qu’elles feront tous les ans durant leur 20 années d’existence. D’autres s’installent en colonies sur les îles de nos côtes pour y faire leur nid loin des prédateurs : sternes, flamants roses, pélicans, hérons et aigrettes, cormorans,  ce sont en général des oiseaux qui se nourrissent de poissons. Ces espèces font également des migrations après l’envol des jeunes, comme les puffins du Cap Vert qui se dispersent près des côtes sénégalaises mais aussi jusque sur les côtes de l’Amérique du sud.

Mais quelle est donc leur utilité ?

Toutes ces espèces jouent un rôle important dans le fonctionnement écologique de la zone côtière et marine et sont de bons indicateurs de la santé de notre environnement. Sur le plan strictement économique leur valeur est liée principalement au tourisme de nature. Cette activité, qui attire des visiteurs de plus en plus nombreux au Sénégal ou en Gambie, prend de grandes proportions dans les pays du nord. Une étude réalisée en 2011 aux Etats Unis sur le tourisme ornithologique chiffre par exemple une valeur économique annuelle estimée à 41 milliards de USD

Une responsabilité partagée

Tous ces oiseaux d’eau migrateurs appartiennent à l’ensemble des pays qui constituent leur aire de distribution et qui doivent donc partager la responsabilité de leur conservation. Cela doit donc nous encourager à travailler en concertation dans le cadre de partenariats tels que le PRCM. Les conventions internationales, comme la Convention de Ramsar sur les zones humides ou l'Accord sur la conservation des oiseaux d'eau migrateurs Afrique-Eurasie (AEWA), sont aussi des forums où l’on peut inciter les pays européens à appuyer les efforts des pays africains pour la conservation des oiseaux migrateurs qui représentent un patrimoine commun, un lien vivant entre le nord et le sud.

 

Que font les partenaires du PRCM ?

Projet Alcyon : Protéger les zones du large essentielles aux oiseaux marins

http://www.lafiba.org/index.php/fr/nos_programmes/protection_et_gestion_des_ressources/projet_alcyon

Projet Flamants : conservation des espèces et des habitats des populations de flamants dans les Aires Marines Protégées de la sous-région

http://www.lafiba.org/index.php/fr/nos_programmes/protection_et_gestion_des_ressources/projet_flamants

Protection des Puffins du Cap Vert : collaboration ONG - pêcheurs pour stopper la consommation humaine des poussins de Puffins

https://www.inforpress.publ.cv/ambiente-mlt/106648-sao-vicente-biosfera-i-ja-tem-plano-de-accao-para-a-cagarra-que-vai-socializar-em-todo-o-pais

Recensement international des oiseaux d’eau :

http://africa.wetlands.org/Whatwedo/Biodiversityconservation/Migratorywaterbirds/AfricanEurasianWaterbirdCensus/tabid/2963/language/fr-FR/Default.aspx

Etude et protection des oiseaux d’eau et Perroquet de Timney dans l’archipel des Bijagós

https://sites.google.com/site/projectopnmjvp/

Projet de conservation des oiseaux migrateurs : examen scientifique des oiseaux migrateurs et de leurs principaux sites et habitats en Afrique de l’ouest

http://www.birdlife.org/sites/default/files/attachments/CMB%20Scientifc%20Review%20merged%20French.pdf

La majorité des sites importants vis-à-vis des oiseaux d’eau migrateurs sont protégés au sein du Réseau régional des Aires Marines Protégées en Afrique de l’Ouest

http://rampao.org

 

légendes

Vol de Barges rousses (Photo Hellio & Van Ingen) : cette espèce détient le record de distance en une seule traite, soit 11680 km

2.      Vols de petits échassiers (Photo Hellio & Van Ingen) 

3.      Colonie de Sternes royales au Banc d’Arguin (photo Campredon)

 

 

 

 

 

Pourquoi avons-nous intérêt à protéger les requins, alors qu’ils mangent le poisson des pêcheurs, alors qu’ils sont une menace pour les baigneurs ? Est-ce si grave de voir que près de 100 millions de requins sont pêchés chaque année pour leurs ailerons et le tiers des 465 espèces est menacé d’extinction, tel le poisson-scie pratiquement disparu des eaux ouest-africaines ? Il existe bien des raisons d’ordre économique, culturel ou moral de nous alerter, mais nous nous intéressons ici aux raisons écologiques : pourquoi la nature a-t-elle besoin des requins et autres grands prédateurs pour son équilibre ?

Dans la chaine de la vie, dans la chaine de qui mange qui, les requins sont tout en haut : on les appelle pour cela des super-prédateurs. Ils se nourrissent eux-mêmes de poissons prédateurs (carangues, barracudas, thons par exemple). Ces derniers capturent à leur tour des poissons fourrage qui se nourrissent de végétation aquatique (mulets, tilapias) et de plancton (sardinelles, ethmaloses). C’est toute une chaine alimentaire : si l’on retire les requins les prédateurs vont se multiplier et vont épuiser les stocks de poisson fourrage.  De cette façon les requins, en contrôlant les populations de prédateurs,  protègent les poissons qui sont à la base de la pyramide alimentaire et évitent que ne disparaissent sardinelles, mulets et autres tilapias.

Pour prendre un exemple concret : les requins se nourrissent en attaquant les bancs de carangues qui, elles-mêmes, se nourrissent dans les bancs de mulets. La diminution des requins entraine une augmentation des carangues qui risque à son tour d’entrainer une diminution des mulets alors que ces derniers, par leur nombre, sont très importants pour l’alimentation humaine. Autre exemple, observé cette fois dans l’archipel des Bijagós : la diminution drastique des requins a fait exploser la population de raies pastenagues qui constitue une de leurs proies favorite. Or les raies pastenague sont venimeuses et causent des blessures graves aux femmes qui vont collecter les coquillages, aux pêcheurs à pied ou aux touristes qui se baignent.

Quand  les requins sont en chasse, ils capturent plus facilement les individus moins rapides ou moins agiles : ils éliminent les individus vieux, malades ou inexpérimentés, et contribuent ainsi à maintenir les populations de leurs proies en bonne santé. De nombreuses espèces de poissons comme les sardinelles, les chinchards ou les mulets vivent en bancs qui regroupent des centaines ou des milliers d’individus. Ce comportement est fait pour mieux se protéger des prédateurs. C’est donc grâce aux prédateurs qu’il y a des bancs de poissons, ce qui permet aux pêcheurs de capturer des quantités importantes de poissons en un seul coup de filet. De plus, les prédateurs qui chassent ont pour effet de faire remonter les bancs près de la surface de la mer. Ils sont alors visibles pour les oiseaux de mer qui viennent pêcher au-dessus des bancs donnant ainsi une indication utile aux pêcheurx pour détecter la présence des poissons.

La présence de prédateurs oblige les proies à développer toutes sortes de stratégies de défense (camouflages, venins, piquants, comportements divers) qui ont conduit à la diversification des espèces, à la diversité biologique.

Ce qui est vrai pour les requins l’est aussi pour tous les prédateurs, et même ceux qui se trouvent vers le bas de la pyramide alimentaire. Prenons l’exemple des petits pélagiques comme les sardinelles (yaboye) ou les ethmaloses (bonga). Ils se nourrissent de plancton, tout comme les méduses. La diminution de leurs effectifs a offert plus de ressources alimentaires aux méduses qui se sont multipliées au point de devenir invasives. Leurs densités sont parfois si élevées qu’elles peuvent empêcher les usines de dessalement d’eau de mer de fonctionner en bouchant les conduites ! Ou remplir les filets des pêcheurs, ou rendre la baignade sur les plages impossible et annihiler l’attraction d’un site balnéaire.

Les partenaires du PRCM s’investissent depuis de longues années, notamment dans le cadre de la CSRP, en faveur de la conservation des requins et du poisson-scie. Un Plan d’action régional et des Plans d’action nationaux ont été élaborés dans ce sens avec les Ministères des Pêches et s’accompagnent d’activités de recherche, de formations et de développement alternatif. De son côté le réseau régional d’aires marines protégées, le RAMPAO, contribue à la conservation des requins en protégeant quelques sanctuaires où les requins et autres prédateurs comme le phoque moine ou les dauphins, peuvent se reproduire en paix. Ces initiatives cherchent à s’enraciner auprès de la jeunesse par des actions d’éducation environnementale, notamment dans le cadre du programme régional PREE mis en œuvre par les partenaires du PRCM.

 

Références bibliographiques

Trente années d'exploitation des Requins en Afrique de l'Ouest 2011, Mika Diop, Justine Dossa - FIBA, CSRP, PRCM

Plan d’Action international pour la conservation et la gestion des requins - FAO

Plan d’action sous-régional pour la conservation des requins en Afrique de l’ouest - CSRP

Requins et écotourisme 

Archives de la catégorie Protection des requins

Shark alliance : Une coalition d’organisations non-gouvernementales dédiée à la conservation des requins

Quel avenir pour les requins ?

L’utilité et la vulnérabilité des requins et autres superprédateurs marins

 

Que faire pour endiguer le fléau ?

Renforcer les capacités de surveillance des pays côtiers ouest-africains. En particulier soutenir la volonté des Etats regroupés au sein de la Commission Sous-Régionale des Pêches  (CSRP) pour organiser une surveillance concertée de leur ZEE avec des appuis financiers  conséquents. Un tel système de surveillance sous-régional permet de réaliser des économies d’échelle et de poursuivre des navires allant se réfugier de l’autre côté d’une frontière. Il a déjà été mis en œuvre avec un succès relatif par la CSRP (Unité de Coordination des Opérations de Surveillance), mais l’arrêt de son financement a stoppé l’initiative.

Faire en sorte qu’une partie significative du montant des amendes soit reversée au financement de la surveillance et à la motivation des équipages.

Organiser et soutenir l’existence de bases réparties sur le littoral avec des équipements performants (vedettes rapides, moyens de communication et d’observation) et des frais de fonctionnement élevés. Ce système de surveillance ne peut fonctionner qu’avec des équipages dédiés, acceptant d’affronter un certain niveau de dangers et protégés des risques  de corruption par des motivations conséquentes. 

Promouvoir la surveillance participative de la zone artisanale avec la collaboration des pêcheurs locaux. Ces derniers peuvent ainsi participer aux opérations de surveillance en embarquant à bord des vedettes de surveillance ou en transmettant les informations aux  autorités compétentes. 

Améliorer la communication de l’Union Européenne (et autres pays d’importation) avec les Etats ouest africains pour que l’information aboutisse à mettre sur liste noire les opérateurs illégaux et leur interdise l’accès au marché européen.

Renforcer les inspections dans les ports de débarquement notamment vis-à-vis des navires en provenance de zones où la pêche illégale est la plus développée comme en Afrique de l’Ouest.

Appuyer les efforts de l’Union Européenne pour exiger de l’Espagne une règlementation bannissant le débarquement de captures illégales ainsi que les facilités logistiques accordées aux bateaux de pêche INN. Des efforts ont été réalisés dans ce sens avec le règlement européen destiné à prévenir, décourager et éradiquer la pêche INN (2010) et l’implication d’INTERPOL dans sa mise en œuvre.

Travailler avec les représentants de la pêche artisanale, le Réseau des Parlementaires pour l’environnement et les partenaires du PRCM pour développer des opérations de lobbying au niveau international, régional et national.

Conclusion

A une époque où l’Agence des Nations-Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) estime que 75% des stocks mondiaux de poisson sont pleinement exploités, surexploités ou épuisés, la pêche INN représente un obstacle majeur à l’aménagement et la conservation 

des ressources halieutiques mondiales. Sur la base des tendances actuelles de diminution des stocks, les spécialistes envisagent désormais la possibilité d’un épuisement généralisé des ressources vers 2035. Si l’on considère l’importance cruciale de ces ressources pour 

les économies des pays ouest africains, pour l’emploi et la sécurité alimentaire de leurs populations, une mobilisation de toutes les forces vives est urgente à la fois au sein des pays concernés et des pays consommateurs.

Bibliographie

http://www.un.org/french/law/los/unclos/closindx.htm (Convention sur le Droit de la Mer)

http://ejfoundation.org/sites/default/files/public/Through%20the%20Net.pdf (brochure de 

l’EJF sur la pêche INN en Afrique de l’ouest)

http://www.greenpeace.org/international/en/campaigns/oceans/pirate-fishi...

(liste noire de la pêche INN)

http://ec.europa.eu/fisheries/cfp/illegal_fishing/index_fr.htm (règlement européen destiné à  prévenir, à décourager et à éradiquer la pêche INN, entré en vigueur en 2010)

http://www.youtube.com/watch?feature=player_embedded&v=GZeiGGxvTYc#at=12 (INN et surveillance participative en Guinée)

http://www.rfi.fr/afrique/20130227-interpol-attaque-peche-illegale-lutte...

(Interpol s’attaque à la pêche illégale)

http://www.fao.org/news/story/fr/item/37665/icode/ (Traité sur les mesures du ressort de l’Etat du Port pour combattre la pêche INN/2009)

Bibliographie

Agnew DJ, Pearce J, Pramod G, Peatman T, Watson R, et al. (2009) Estimating the 

Worldwide Extent of Illegal Fishing. PLoS ONE 4(2): e4570. doi:10.1371/

CAPE, 2010. Pêche illégale en Guinée: poisson volé, vies volées. 3p.

EJF (2007). Pirate Fish on Your Plate – Tracking illegally-caught fish from West Africa into the European market. Environmental Justice Foundation, London, UK.

EJF (2009) Dirty Fish – How EU Hygiene Standards facilitate illegal fishing in West Africa.

Environmental Jus ce Founda on: London

Sea Around Us, 2012. Projet ‘Recherche en Conservation des écosystèmes marins, collaboration et support en Afrique de l’Ouest", brochure de présentation.

Mac Connell, T. 2008. An offshore free-for-all. Africa Report 12, 26-28.

CSRP – FAO, 2002. Robbers, reefers and ramasseurs. A review of selected aspects of 

fisheries MCS in seven West african countries. Prepared by K.Kelleher. 108 p.

Greenpeace, 2012. The plunder of a nation’s birthright : the fishing license scandal. 24 p.

Conséquences de la pêche illégale

En labourant les fonds près des côtes avec leurs engins de pêche, les chalutiers détruisent l’habitat des poissons et les rendent peu à peu stériles. Les pêcheurs artisans voient ainsi leurs prises diminuer de manière catastrophique. La situation de pauvreté de ces pêcheurs mais aussi de tous les acteurs liés à la pêche artisanale, telles que les femmes transformatrices ou commerçantes qui représentent près des 2/3 des emplois, est donc considérablement aggravée par la pêche industrielle illégale. Imaginez la colère de ces communautés côtières qui observent, impuissantes, des chalutiers piller leur poisson sous leurs yeux, à quelques encablures des côtes ! La présence de chalutiers dans la zone artisanale provoque des collisions avec les pirogues qui entrainent régulièrement la disparition de pêcheurs

. On déplore aussi souvent des dégâts causés aux engins de pêche des petits pêcheurs. La chute des captures artisanales, conjuguée avec le non-débarquement à terre des prises illégales, accroissent la vulnérabilité des populations sur le plan de la sécurité alimentaire, une situation dangereuse quand on sait la dépendance des populations africaines par rapport au poisson, principale source de protéines. Le débarquement dans un port du pays est source de revenus et d’emplois : manutention, stockage, taxes diverses, etc. Lorsque les navires industriels transbordent leurs captures en pleine mer cela représente par conséquent un manque à gagner considérable et un accroissement du chômage. On estime que le montant qu’un Etat peut exiger d’un navire industriel correspond en moyenne à 10% de la valeur des captures. Sachant qu’un bateau-mère peut transporter une valeur en poisson de 7 ou 8 millions USD, on mesure les pertes représentées par la pêche illégale, évaluées à près d’un milliard USD par année pour la seule Afrique sub-saharienne.

La zone la plus affectée est l’Afrique de l’ouest avec une moyenne de 40% de captures illégales et, dans certains pays comme la Guinée ou la Guinée Bissau, les captures illégales outrepassant les captures légales. L’ensemble conjugué de ces conséquences a pour effet d’appauvrir un peu plus des pays parmi les plus pauvres et d’accroitre la vulnérabilité de leurs populations. A terme, cette situation d’injustice et de pauvreté se traduit par des tensions socio-politiques et un sentiment de révolte vis-à-vis des pays qui pratiquent ou qui tolèrent la pêche illégale. Il est difficile pour des pêcheurs locaux de trouver des moyens d’existence alternatifs et nombre d’entre eux entrevoient la migration illégale vers l’Europe comme l’ultime solution à leur désarroi.

Vous aurez la suite de ce focus dans notre prochaine publication 

 

Depuis la Convention des Nations Unies sur le Droit de la Mer (UNCLOS, 1982) ratifiée par 165 pays, les Etats côtiers ou insulaires sont propriétaires de leur espace maritime sur une bande de 200 miles nautiques, soit 365 km au large des côtes : cet espace est dénommé Zone Economique Exclusive (ZEE). Les navires qui souhaitent pêcher dans ces eaux doivent par conséquent satisfaire un certain nombre de conditions définies par le pays concerné : acheter une licence et respecter les règlements définissant les lieux et périodes de pêche, les espèces capturées, les engins de pêche autorisés, les modalités de transbordement ou de débarquement. De plus, l’attribution de ces licences à des bateaux étrangers doit ne concerner que les surplus de ressources que les pêcheries nationales ne sont pas en mesure d’exploiter.

Même si, en principe, des observateurs nationaux sont présents à bord pour vérifier la conformité des opérations, la pêche illégale reste une pratique courante. Particulièrement en Afrique de l’ouest où les ressources ainsi pillées chaque année atteignent une valeur comprise entre 313 et 631 Millions de dollars, un manque à gagner considérable pour des Etats qui ne disposent par ailleurs que de faibles ressources. Dans le jargon des spécialistes cette forme de pillage est affublée du sigle INN : Pêche Illégale, Non déclarée et Non règlementée. Voyons ce qui se cache réellement derrière ces 3 lettres.

La pêche INN concerne :

  • Les bateaux pêchant sans licence ou avec de faux documents. Les navires peuvent falsifier leur identité en changeant de nom ou de pavillon. Parfois les noms sont invisibles sur la coque ou bien dissimulés, voire recouverts par un autre nom pour éviter leur reconnaissance. L’ONG Environmental Justice Foundation, qui a enquêté sur la pêche illégale en Sierra Leone et en Guinée, évoque ainsi le cas d’un chalutier chinois nommé Lian run 12 qui avait toujours son ancien nom Longway 008 sur sa coque quand il a été pris en situation de pêche sans licence ; le même jour un autre chalutier portant le nom Long way 008 a été observé dans une autre partie de la ZEE guinéenne. Autres exemples : le chalutier Seta-70 et le bateau-mère congélateur Seta-73, tous deux sud-coréens, ont navigué auparavant sous les couleurs de Belize de l'Angola et du Japon ; le Kumyeong-2, autrefois appelé Bellesol-2, a été vu récemment ancré dans le port de Conakry sous le nom de Consu. Il avait préféré quitter Freetown, en Sierra Leone, qui voulait enquêter à son sujet. Ces immatriculations fluctuantes servent aussi à falsifier l’identité des propriétaires de bateaux pirates afin d’échapper aux poursuites d’un Etat et aux lourdes amendes encourues.
  • La pêche ne respectant pas les termes de la licence relatifs aux types d’engin (mailles non-règlementaires), aux quotas autorisés ou aux zones de pêche. Certains chalutiers viennent ainsi pêcher près des côtes dans la zone réservée aux pêcheurs artisans. D’autres, les « ramasseurs », pratiquent la pêche connexe, c'est-à-dire qu’ils transportent ou remorquent une cinquantaine de pirogues et leurs équipages qui pêchent pour eux. Ils peuvent ainsi collecter près de 4 tonnes de poisson par jour sans avoir à pénétrer dans la zone réservée à la pêche artisanale et sans payer de licence. Certains piroguiers du Sénégal se sont ainsi retrouvés à pêcher le long des côtes du Gabon ou de l’Angola, vivant à bord des ramasseurs dans des conditions inhumaines.
  • Le transbordement en pleine mer des captures du navire de pêche vers un bateau-mère congélateur, activité autorisée seulement dans un port du pays ou, en cas de manque d’infrastructures, devant être soumise à un contrôle strict. Le transbordement en pleine mer  permet d’échapper aux compensations financières dues au pays et aux taxes portuaires. Il permet en outre d’emballer le poisson dans des caisses portant le nom de bateaux en situation légale, falsifiant ainsi l’origine de la capture ou l’identité du navire ayant pratiqué la pêche.
  • La falsification des registres, l’empêchement des contrôles par absence d’observateurs à bord, absence d’échelle permettant l’accès à bord des inspecteurs ou de la police maritime

La pratique de la pêche illégale est facilitée par l’existence de ports de complaisance, en particulier le port de Las Palmas dans les Canaries (Espagne) qui dispose d’un statut de zone franche. Les entreprises y bénéficient d’une variété d’avantages fiscaux et douaniers qui facilitent le débarquement, le transport et la vente du poisson pêché par les bateaux pirates. Las Palmas est ainsi un point d’entrée des marchés européens ou asiatiques pour le poisson illégal : une fois débarqué aux Canaries le poisson entre légalement en Europe et peut être débarqué partout ailleurs sans contrôle supplémentaire.

A lire les Conséquences de la pêche illégale dans notre prochaine publication 

 

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